En quête de silence, de plus en plus de Français choisissent l’abbaye pour une retraite spirituelle hors du tumulte.
Pour echapper aux notifications rythment les journées où au vacarme sature jusqu’aux interstices de la vie privée, le silence redevient un besoin. Il n’est plus simplement absence de bruit, il devient exigence, refuge, voire luxe. Partout en France, des communautés monastiques, fidèles à une tradition d’hospitalité séculaire, accueillent ceux qui cherchent à s’extraire – croyants ou non – du brouhaha du monde. À la recherche d’un essentiel devenu fuyant.
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L’austérité cistercienne : le silence de la Trappe
Il y a d’abord ceux qui veulent rompre net. Fermer la porte, couper les réseaux, descendre du train. Les abbayes cisterciennes, trappistes en particulier, offrent ce sas. Ici, le silence n’est pas seulement vertueux : il est structurant.
À Cîteaux, en Côte-d’Or, berceau de l’ordre cistercien, une quarantaine de moines poursuivent une règle de vie rigoureuse. L’accueil y est restreint. Huit jours au maximum pour ceux qui veulent se retirer, dans le respect strict du silence imposé. Pas de place pour la flânerie sonore.
À La Trappe, dans l’Orne, c’est l’ombre de l’abbé de Rancé, réformateur du XVIIe siècle, qui plane encore. Le monastère, perdu dans les étangs du Perche, impose un dépouillement propice à la méditation. Le silence y devient une manière de vivre, et les retraitants – exclusivement des hommes – y partagent prière et travail, parfois rude.
À Sept-Fons, dans l’Allier, les hôtes dorment seuls dans des chambres monastiques. Le monastère produit la célèbre Germalyne, mais c’est surtout de paix qu’il est question. Une paix exigeante, sans échappatoire sonore.
La beauté liturgique : au rythme du grégorien
Pour d’autres, le silence s’accompagne de chant. Pas n’importe lequel : celui, millénaire, du grégorien. Certaines abbayes bénédictines ont fait de cette liturgie leur cœur battant. Et leur attractivité.
À Solesmes, dans la Sarthe, on ne vient pas par hasard. C’est ici que Dom Guéranger a relancé la vie bénédictine au XIXe siècle. L’office y est central, solennel, dense. Les retraitants – hébergés dans une hôtellerie adjacente – assistent aux prières, respirent le calme. Aucun bavardage, seulement les voix qui s’élèvent.
Au Bec-Hellouin, dans l’Eure, l’accent est mis sur l’accueil intellectuel et spirituel. L’abbaye entretient des liens étroits avec les anglicans. Sa « zone intérieure », réservée aux retraitants silencieux, permet d’éviter le flot des groupes de passage. Une coupure nette, mais tempérée par l’ouverture œcuménique du lieu.
Le « désert » et l’ermitage : l’expérience de la solitude
Il y a un pas de plus. Celui vers l’isolement total. Quelques communautés offrent une expérience proche de l’érémitisme. Pas de réfectoire commun, pas même de présence autour.
Les monastères de Bethléem, répartis dans plusieurs régions (Étoile, Boquen), distinguent espace communautaire et espace d’accueil. L’ermitage individuel est la règle. On y mange seul, on y prie seul. Les repas sont déposés discrètement, les journées s’écoulent dans un face-à-face radical avec soi-même.
À Corbara, en Corse, la retraite prend une autre forme. Le couvent Saint-Dominique ouvre ses portes l’été. Le silence est là aussi, mais le cadre méditerranéen ajoute une autre dimension : promenades dans le maquis, méditation face à la mer. Une forme d’austérité incarnée dans la lumière et le vent.
Architecture et nature : la beauté comme chemin vers Dieu
La paix intérieure ne tient pas qu’au silence. Elle passe aussi par l’environnement. Certains lieux, par leur force architecturale ou la majesté de la nature, créent les conditions d’un recentrage.
Au couvent de la Tourette, dans le Rhône, c’est le béton de Le Corbusier qui impose le rythme. Pas de fioritures, mais une géométrie du calme. L’espace, pensé pour des hommes d’aujourd’hui, ménage des coins de solitude et d’échange. Un équilibre rare.
À Sénanque, dans le Vaucluse, la pierre romane et les champs de lavande forment un duo saisissant. Le vallon, quasi inaccessible, isole l’abbaye du monde. Quelques hôtes y partagent la prière de la communauté, dans un décor d’une sobriété absolue.
Carnet pratique du retraitant
La plupart de ces lieux limitent la durée du séjour : huit jours à Cîteaux ou à La Trappe, une semaine chez les cisterciennes. La participation financière est souvent libre, ou ajustée selon les moyens. Les hôtes doivent apporter draps ou sac de couchage – comme à Saint-Wandrille ou Cîteaux. Et parfois, il est demandé de mettre la main à la pâte : vaisselle, couvert, selon l’esprit de la règle bénédictine. Rien de spectaculaire. Mais chaque geste, chaque silence, compte.