Le château de Chambord, chef-d’œuvre de François Ier, fascine par son escalier unique et son architecture hors du commun.
C’est un géant de pierre posé au cœur du Val de Loire. Chambord n’a jamais été un château comme les autres. Ni vraiment une résidence, ni tout à fait une forteresse, il incarne l’ambition d’un roi qui voulait inscrire son règne dans le marbre, ou plutôt dans la tuffe, cette pierre blanche du pays. Un monument de prestige autant qu’un manifeste politique.
Un caprice royal devenu icône
Avant Chambord, il y avait là un modeste château médiéval. François Ier n’en garde rien. En 1519, il lance un chantier qui n’a pas d’équivalent en Europe. Il veut un palais inspiré des villas italiennes, traversé par l’air et la lumière, un bâtiment qui impressionne autant qu’il déconcerte. Chambord est une vitrine. Il doit dire la puissance de la monarchie française au moment où l’Italie redéfinit l’art de construire.
Résultat : 440 pièces, 365 cheminées selon certains, 800 chapiteaux, 15 escaliers. Et un roi qui n’y passe que 72 jours en tout et pour tout. Trop froid, trop inconfortable, trop excentré. Mais peu importe. L’essentiel est ailleurs : montrer que la France, elle aussi, sait bâtir à la hauteur de Rome.
L’escalier à double révolution : mécanique d’exception
Au centre du donjon, la pièce maîtresse : un escalier à double révolution. Deux hélices imbriquées, indépendantes l’une de l’autre. On y monte sans jamais croiser celui qui descend. Une idée simple sur le papier, mais d’une complexité redoutable dans la pierre. L’escalier n’est pas un gadget : il est le cœur symbolique du château, placé au centre exact du plan, une croix grecque rigoureuse, rare dans l’architecture civile.
Cette construction improbable évoque le mouvement perpétuel, une obsession de la Renaissance. Certains monogrammes sont même inscrits à l’envers, non pas pour troubler les courtisans, mais pour être lus de Dieu, là-haut. Chambord n’est pas qu’un château : c’est une prière d’architecture, adressée au ciel.
L’ombre de Léonard plane encore
Léonard de Vinci meurt en mai 1519, quatre mois avant le début du chantier. Pourtant, sa trace est partout. Aucun document ne l’identifie comme architecte – les archives ont disparu –, mais les analogies sont troublantes. Le plan centré, les jeux de lumière, les dispositifs d’aération, le dessin même de l’escalier : tout porte sa marque. L’influence est plus que stylistique, elle est structurelle.
Ce n’est pas un hommage posthume : c’est une transmission directe. François Ier, fasciné par l’ingénieur florentin, a puisé dans ses carnets pour penser son chef-d’œuvre. À Chambord, Léonard ne signe rien, mais inspire tout.
Louis XIV, Molière et les trésors de la République
Chambord traverse les siècles en pointillés. Louis XIII l’ignore, Louis XIV le restaure. Il fait poser un toit sur la chapelle, organise des séjours avec une cour de 10 000 personnes. Molière y joue Le Bourgeois gentilhomme en 1670. Sous Louis XV, le château passe entre les mains de Maurice de Saxe, puis du duc de Bordeaux.
La Révolution brise l’élan : pillages, ventes, meubles dispersés. Le monument tombe en léthargie. Mais la Seconde Guerre mondiale lui redonne un rôle stratégique. Chambord devient coffre-fort. On y cache les trésors nationaux, dont la Joconde, pour les soustraire aux nazis. Le château, pensé comme vitrine de la monarchie, devient refuge de la République.
Chambord, c’est aussi un parc. Le plus vaste d’Europe : 5 441 hectares ceinturés par 32 kilomètres de mur. Un mur pour contenir la forêt, mais aussi pour fermer l’espace. Seule une partie est ouverte au public. Les 4 400 hectares restants sont réservés aux chasses privées. Là, loin des caméras, se croisent politiques, chefs d’État, dignitaires étrangers. Chambord redevient ce qu’il a toujours été : un lieu de pouvoir.
Une machine à intriguer
Il y a des châteaux qu’on habite, d’autres qu’on visite. Chambord, lui, continue de fasciner. Trop grand pour un simple caprice, trop mystérieux pour une résidence ordinaire. On n’en fait pas le tour. On y revient.