Les Dentelles de Montmirail produisent trois appellations mondiales et 800 voies d’escalade sur 8 km. En 2026, ce territoire du Vaucluse reste l’un des mieux préservés de Provence.
Les premières bouteilles de Gigondas blanc ont été autorisées à la commercialisation en juillet 2024 : après cinquante ans d’existence comme appellation exclusivement rouge, Gigondas entre dans une nouvelle phase. Autour de ses falaises calcaires, vignobles et sentiers composent l’un des territoires les plus denses de Provence, et l’un des rares que le tourisme de masse n’a pas encore atteint.
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Un blanc à Gigondas, c’est une révolution
Le 8 septembre 2022, l’INAO a voté à l’unanimité l’extension de l’AOC Gigondas aux vins blancs, à compter du millésime 2023. L’aboutissement d’une procédure engagée onze ans plus tôt, en 2011, sous l’impulsion de Louis Barruol, président de l’appellation et propriétaire du Château de Saint Cosme. En juillet 2024, les premières bouteilles ont été officiellement autorisées à la commercialisation. Pour la première année de déclaration (millésime 2023), le volume de blanc produit s’est établi à 400 hectolitres, soit environ 53 000 bouteilles. En 2024, ce volume a progressé à 464 hectolitres.
Le cahier des charges impose la Clairette blanche comme cépage principal, à hauteur de 70% minimum, vinifiée seule ou assemblée avec des variétés traditionnelles de la Vallée du Rhône : bourboulenc, marsanne, roussanne, grenache blanc. En 2022, seize hectares étaient plantés en cépages blancs sur les 1 205 que compte aujourd’hui l’appellation, par une trentaine de producteurs. Parmi eux : le Château de Saint Cosme, le Domaine du Pesquier, le Domaine La Bouïssière, le Domaine Santa Duc et Pierre Amadieu.
« C’est un cépage qui est transparent vis-à-vis des sols calcaires et qui a véritablement trouvé sa maison chez nous, tout comme le grenache pour nos rouges. À Gigondas, la clairette donne des blancs empreints de fraîcheur aux arômes de tilleul, d’anis et aux petits tanins très raffinés », a déclaré Louis Barruol au Figaro. Une part de la motivation est climatique : à Gigondas, plusieurs producteurs ont greffé leurs vignes de syrah sur de la clairette, la syrah montrant des difficultés croissantes face aux étés du Sud.
Trois appellations sur huit kilomètres de calcaire
Le blanc de Gigondas s’ajoute à un territoire viticole déjà exceptionnel par sa densité. Dans un rayon de moins de dix kilomètres, trois appellations produisent parmi les vins les plus réputés de la vallée du Rhône méridionale.
Gigondas, cru classé depuis 1971, couvre 1 205 hectares sur la seule commune de Gigondas et y recense 435 habitants selon le dernier recensement INSEE. Sa production totale en 2024 s’établit à 33 363 hectolitres, dont 98% en rouge, soit environ 4,4 millions de bouteilles. Ses rouges, dominés par le grenache noir, sont considérés comme les pairs des Châteauneuf-du-Pape. Vacqueyras, AOC indépendante depuis 1990 seulement, auparavant classée Côtes du Rhône Villages, s’étend sur 1 445 hectares à cheval sur les communes de Vacqueyras et Sarrians, pour une production de 40 703 hectolitres en 2024. Ses rouges, assemblés sur grenache majoritaire avec syrah et mourvèdre, tirent leur personnalité de terrasses alluvio-glaciaires adossées aux premiers contreforts calcaires. Beaumes-de-Venise a accédé au rang de Cru des Côtes du Rhône pour ses rouges le 9 juin 2005, après vingt ans d’efforts qualitatifs depuis l’obtention en 1978 de l’appellation Côtes du Rhône Villages communal. L’appellation couvre 729 hectares sur quatre communes, Beaumes-de-Venise, Lafare, La Roque-Alric et Suzette, et produit 22 238 hectolitres par an.
À Beaumes-de-Venise s’ajoute une appellation à part entière : le Muscat de Beaumes-de-Venise, vin doux naturel produit exclusivement à partir du muscat à petits grains sur des terrasses exposées plein est-sud-est. L’AOC date de 1945, avec application rétroactive au millésime 1943. La singularité du sous-sol y est directe : à Beaumes-de-Venise affleurent des couches triasiques normalement enfouies à 1 500 mètres de profondeur ailleurs dans la région, créant un sol sans équivalent dans toute la Vallée du Rhône.
800 voies sur 90 mètres de calcaire
Le territoire est aussi l’un des sites d’escalade les plus importants du Sud de la France. Le massif compte environ 800 voies, cotées du 3c au 8b, sur des parois pouvant atteindre 90 mètres de hauteur. Trois chaînes parallèles orientées est-ouest concentrent les secteurs : le Grand Travers au nord, la Chaîne de Gigondas, dite Crête Sarrasine, au centre, et la Chaîne du Clapis au sud.
La particularité des Dentelles tient à leur praticabilité toute l’année. Les faces sud ensoleillées sont grimpables à l’automne et en hiver, parfois en t-shirt en novembre. Les faces nord permettent de pratiquer sous la chaleur des mois d’été. Cette double orientation produit une fréquentation répartie sur douze mois, rare pour un site de plein air méditerranéen.
La traversée des Florets, sur la Chaîne de Gigondas, est l’itinéraire emblématique pour les grimpeurs confirmés : passages jusqu’au 5b, descentes en rappel, progression sur le fil de l’arête avec panorama permanent sur les vignobles. Pour les couennes, la Chaîne du Clapis concentre les voies les plus longues, jusqu’à 40 mètres, en face sud abritée du mistral. Un guide de référence recense l’ensemble des secteurs : Grimpe aux Dentelles 2, édité par le Club Alpin Français d’Avignon.
Sentiers balisés, 38e Traversée le 7 juin
Les sentiers de randonnée s’organisent depuis Gigondas. Le Rocher du Midi, 5 km, 200 mètres de dénivelé positif, 1h45 de marche, est l’itinéraire d’entrée, avec table d’orientation et vue sur la plaine du Comtat Venaissin. La grande boucle des Dentelles monte en difficulté : 13 km, 865 mètres de dénivelé, 6h40, niveau difficile. La crête des Trois Yeux et le Rocher du Turc offrent 12 km et 600 mètres de dénivelé en 4h30, niveau intermédiaire. Le GRP Tour des Dentelles de Montmirail relie en trois jours Vaison-la-Romaine à l’ensemble des villages sur 57 kilomètres totaux.
Le rendez-vous sportif de l’année est fixé le week-end des 6 et 7 juin 2026 à Gigondas : la 38e édition de la Traversée des Dentelles de Montmirail. En 2025, lors de la 37e édition, 1 300 athlètes ont pris le départ des deux épreuves principales, selon Le Dauphiné Libéré. Quatre épreuves sont au programme en 2026 : le Marathon des Dentelles sur 42 km et 2 000 mètres de dénivelé positif (départ le dimanche à 5h00), la course historique sur 21 km et 600 mD+ limitée à 900 coureurs (départ à 8h00), la Gambade sur 11 km et 420 mD+, et la Petite Gambade de 5 km. L’événement a été créé en lien direct avec les vignerons de l’appellation Gigondas, qui en restent les premiers organisateurs.
Suzette à 410 mètres, ou le Luberon d’avant
Suzette compte 111 habitants, perché à 410 mètres d’altitude au cœur du Cirque de Saint-Amand. On y accède par une route sinueuse qui s’élève depuis la plaine entre les restanques de vigne. La table d’orientation en céramique installée sur la terrasse du village, la seule de ce type dans la région, indique Lafare à 4 km et Milan à 350 km à vol d’oiseau. Le Mont Ventoux ferme l’horizon à l’est.
Le Dauphiné Libéré notait en décembre 2023 que Suzette vivait « loin de la surfréquentation touristique de certains villages du Luberon ». Le contraste est net : à moins d’une heure de route, Gordes et Les Baux-de-Provence concentrent une pression touristique qui a transformé leur économie et leur tissu social. Suzette, comme La Roque-Alric (70 habitants, piton rocheux entre les Dentelles et le Ventoux) ou Le Barroux (château Renaissance dominant la plaine du Comtat), n’a pas basculé dans ce modèle.
Beaumes-de-Venise, à 9 kilomètres de Carpentras, a choisi la labellisation qualitative : Site Remarquable du Goût, Vignobles et Découvertes. Son monument principal, la chapelle Notre-Dame d’Aubune, est classée monument historique. Chapelle romane des XIe et XIIIe siècles, son clocher carré aux pilastres cannelés est l’un des exemples les mieux conservés de l’art roman en Provence.
Le calcaire qui explique tout
La géologie du massif est la clé de compréhension de l’ensemble du territoire. Les couches calcaires d’origine jurassique ont été redressées verticalement par le plissement pyrénéo-provençal, puis érodées jusqu’à ces arêtes dentelées. La faille de Nîmes a fragmenté les strates en trois chaînes parallèles, chacune avec ses orientations et hauteurs propres. Le point culminant, la Crête de Saint-Amand, s’établit à 732 mètres.
Ce même calcaire produit trois effets simultanés : des falaises dures favorables à l’escalade, un sol filtrant et minéral propice aux grands vins, et une double orientation des faces qui génère une diversité d’habitats exceptionnelle. Le massif est classé ZNIEFF de type 2, Zone Naturelle d’Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique. Le Grand Duc nidifie dans les parois. Le Tichodrome échelette revient chaque printemps sur les falaises calcaires. Dans les fonds de vallons les plus frais, comme celui de Prébayon, des hêtres isolés signalent des conditions microclimatiques sans équivalent dans la région.
Peu connu par déficit de marque, pas par manque de substance
Le Vaucluse a enregistré 22,3 millions de nuitées touristiques en 2024, en hausse de 3% par rapport à 2023. Les Dentelles de Montmirail n’ont ni le label Grands Sites de France, ni la notoriété grand public du Luberon ou du Verdon. L’office de tourisme intercommunal Vaison Ventoux Provence, qui couvre le territoire, a été classé en catégorie I par la préfecture de Vaucluse en février 2026, la plus haute distinction attribuée aux offices de tourisme français.
Trois facteurs expliquent la discrétion du massif. Sa modestie dimensionnelle d’abord : 8 kilomètres d’extension, 732 mètres au maximum, contre 1 912 mètres pour le Mont Ventoux à moins de vingt kilomètres. Ensuite, la multiplicité des entrées, six communes sans chef-lieu touristique dominant, qui rend le territoire difficile à lire sans préparation. Enfin, la notoriété viticole de Gigondas et Vacqueyras capte une clientèle de connaisseurs qui ne génère pas de flux de masse.
En 2026, plusieurs signaux convergent : la 38e Traversée des Dentelles les 6 et 7 juin, les premiers blancs de Gigondas disponibles à la dégustation depuis l’été 2024, la Fête de la Vigne et du Vin LaCave Gigondas le 16 mai, le classement catégorie I de l’office de tourisme territorial. Pour les Dentelles, il n’existe pas à proprement parler de saison morte : les grimpeurs en décembre, les randonneurs au printemps, les amateurs de vins aux vendanges de septembre.